Archives de catégorie : Non classé

Calendrier de l’avent : 31

La serveuse revint avec le verre, ce coup-ci elle le vida d’un trait. L’alcool lui brûla le palais. Elle sentit une douce chaleur monter de son estomac. Elle posa le verre sur le piano, tourna la tête et vit un homme se tenir debout devant elle.

Il était de taille moyenne, plus petit qu’elle, race blanche, vêtu d’un costume de prix, sans doute fait sur mesure. Lisa baissa les yeux, les chaussures allaient de pair. Elle revint vers son visage, rien de marquant sauf une petite fossette au menton. Un aspect séduisant, l’air sûr de lui et un charme indéniable qui devait plaire aux femmes.

— Hello, lui dit-il d’une voix douce.

— Bonsoir, répondit-elle en cherchant une excuse pour s’éclipser. Ce n’était pas la première fois qu’un consommateur-spectateur attendait la fin pour venir la draguer. Parfois elle se laissait prendre au jeu, mais ce soir elle n’avait qu’une envie : retrouver son appartement, son piano et rejouer la chanson de John Lennon pour ne pas l’oublier, au cas où le papier viendrait à disparaître comme les deux fantômes.

— Vous avez une voix magnifique et un jeu aérien.

— Merci, répondit-elle en soupirant pour lui montrer que sa phrase était convenue et qu’elle l’avait entendue des centaines de fois.

— Je ne connaissais pas la première chanson que vous avez interprétée. Elle est de vous ?

Lisa hésita, ne sachant pas trop quoi répondre. Puis elle se lança dans un murmure :

— Non, elle a été écrite par un ami qui est mort il y a longtemps. Ce soir, j’ai décidé de la chanter pour la première fois afin de lui rendre hommage.

L’homme la fixa intensément, un sourire apparut sur son visage et il lâcha :

— Ainsi vous les avez vus.

            — Qui ? demanda Lisa intriguée.

            — Les fantômes de Manhattan.

            Et il quitta le bar laissant Lisa sans voix

FIN PROVISOIRE

Calendrier d’ l’avent : 23

SONY DSC

Elle sourit en pensant qu’elle ne se trouvait pas avec le Diable, mais avec des fantômes. Il était surtout l’immeuble devant lequel John Lennon avait été assassiné.

De l’autre côté de la rue, en entrant dans Central Park, Yoko Ono avait fait construire un mémorial dédié à son mari, le Strawberry field. Il avait la forme d’un triangle dont le cœur était constitué par des symboles représentant la paix, avec au centre le mot : IMAGINE, titre de l’une de ses chansons les plus célèbres. Et depuis, de nombreux admirateurs s’y recueillaient, chantaient ou déposaient des fleurs, des bougies.

Lisa regarda l’immeuble, elle l’avait contemplé un nombre incalculable de fois, mais jamais elle n’avait pu pénétrer à l’intérieur, c’était réservé aux propriétaires et à leurs invités.

— Tu peux savoir où se trouve l’appartement de John Lennon ? demanda-t-elle.

— Cela ne doit pas poser de problème, c’est celui de sa femme. Viens avec moi, nous y entrerons sans problème.

— Tu as raison, je me croyais encore dans mon monde, mais aucun gardien pour m’empêcher d’entrer.

C’est avec une petite appréhension qu’elle franchit le seuil, mais personne ne se précipita pour les refouler. Peter regarda la liste des habitants et la conduisit jusqu’à l’appartement de Yoko Ono.

— Comment je vais entrer ? dit-elle en restant devant la porte les bras ballants.

Peter sourit.

— Tu n’es plus dans ton monde. Même si dans celui-ci la porte est fermée et Yoko Ono se trouve à l’intérieur, tout est ouvert. I tu vois une personne, ce sera un fantôme. Tu es la seule vivante dans notre ville pour encore quelques heures.

Lisa abaissa la poignée et la porte s’ouvrit sans la moindre difficulté. Elle pénétra à l’intérieur, suivie par Peter.

Elle arriva dans une pièce immense avec en son centre une cheminée en pierre. Briques apparentes, hauts plafonds et poutres en bois se combinaient avec de vastes murs blancs et des planchers de bois. Mais l’appartement était vide, pas un meuble, rien qui montrait une présence humaine.

— Tu es sûr que c’est le bon ? On dirait que plus personne ne l’habite.

— Oui, c’est bien l’appartement de John Lennon, peut-être que Yoko Ono a déménagé.

Ils s’avancèrent dans l’immense pièce vide et s’arrêtèrent. Face à eux, assis dans un fauteuil, un homme les fixait d’un regard hypnotique. Lisa mit une fraction de seconde avant de le reconnaître : Houdini.

Il n’avait pas changé, il était le même que sur les affiches et les photos dans son musée.

— Bonsoir Monsieur Houdini, dit-elle en s’approchant de lui. Pourriez-vous nous dire où vous gardez prisonnier Monsieur Lennon ?

— Qui êtes-vous ? Vous n’êtes pas un fantôme, comment se fait-il qu’une vivante soit ici et me parle ?

— Je suis Lisa Kilpatrick, police de New York.

Houdini se leva et fit une révérence ironique devant Lisa.

— Et depuis quand les vivants peuvent-ils venir nous importuner ?

— C’est moi qui ai été la chercher, grâce au Manhattanhenge comme nous le pouvons, dit Peter en s’avançant à son tour. Je voulais qu’elle retrouve John Lennon.

— Je ne sais pas comment vous vous y êtes pris, mais vous avez réussi. Pas la peine de vous mentir, il est ici, enfermé dans la salle de bain, à l’autre bout de la pièce. Vous allez m’arrêter et m’enfermer dans une prison ?

Houdini partit d’un grand éclat de rire.

— Déjà quand j’étais humain, poursuivit-il, aucune prison, aucun cercueil, aucune camisole n’ont pu me garder bien longtemps, alors maintenant que je suis un fantôme, vous ne pouvez rien contre moi.

Lisa passa devant lui sans répondre. Elle ouvrit la porte.

Calendrier de l’avent : 21

SONY DSC

Peter fixa Lisa et lui demanda :

— Pourquoi là-bas ?

— Une idée. Je t’expliquerai en arrivant.

— Attends, si je te suis, tu veux voir l’appartement où vivait John Lennon ?

— Tu as lu la nouvelle de Poe où tout le monde cherche une lettre compromettante ?

— Non. Cela ne me dit rien. Mais tu sais… la lecture et moi…

— Des personnes cherchaient une lettre qui devait être dissimulée dans un appartement. Ils ont tout fouillé, tout sondé, mais rien. Arrive le détective, qui raisonne différemment et comprend que la lettre n’a pas été cachée, mais au contraire bien mise en évidence par le coupable. Et il la découvre, froissée, avec une autre écriture et pliée à l’envers. Elle était bien en vue et les policiers ont pensé qu’elle n’avait aucune valeur.

— Tu crois que John Lennon se trouve là ?

— Je n’en sais rien, je cherche. Et le temps joue contre nous, alors autant bouger et suivre toutes les pistes.

Calendrier de l’avent : 20

SONY DSC

— Là, tu m’en demandes trop, il faudrait trouver Houdini, s’il est bien dans cette ville et nous lui poserons la question. Seulement moi, je ne peux rien. Toi seul peux le retrouver.

Peter eut un petit rire.

— Les fantômes n’apparaissent pas sur les caméras vidéo, et je ne me vois pas lancer un appel pour le retrouver. Je n’ai même pas de radio, rien, nous sommes tous les deux.

Lisa regarda sa montre. Il était bientôt minuit. Le soleil se lèverait dans à peu près six heures. Quelques heures pour retrouver le magicien qui pouvait se cacher n’importe où dans New York.

— Si on n’y arrive pas, ce n’est pas grave, dit Peter, au moins nous savons que nous sommes toujours immortels. Si Lennon a disparu ou s’il a été kidnappé, c’est notre problème, au moins je suis rassuré. Si jamais on peut laisser tomber cette enquête et profiter des heures qui nous restent pour se promener et discuter avant que je te ramène au point de départ.

Lisa hésita et finit par lâcher :

— Non, maintenant que je suis lancée, j’irai jusqu’au bout pour trouver la solution.

— Tu es vraiment comme ton père, un vrai pitbull qui ne lâche rien.

— Oui, j’aimerais connaître le fin mot de cette histoire. Tu ne sais vraiment pas comment on pourrait mettre la main sur Houdini ?

— Franchement, non.

— Commençons par fouiller ce musée, il existe peut-être une pièce cachée ou un passage secret, cela lui ressemblerait.

Ils eurent beau regarder dans tous les coins, sonder les cloisons, ouvrir toutes les armoires, ils ne trouvèrent aucune cachette, aucun indice. Mais Lisa ne fut pas étonnée, un magicien ne divulguait jamais ses tours. Et toujours aucune présence de fantôme.

— C’est amusant, dit Lisa, je viens de lire que toute sa vie Houdini a poursuivi les spirites, qu’il traitait d’escrocs. Il ne croyait pas que les morts pouvaient revenir parler aux vivants. Cela a dû lui faire drôle de se retrouver dans ce monde.

— Il avait raison, nous ne pouvons avoir aucun contact avec vous. Sauf pendant ce Manhattanhenge. Et encore, une seule personne à la fois.

— Nous ne trouverons rien ici, lâcha Lisa d’un ton fataliste. De toute façon, si Houdini a enlevé Lennon, il ne va pas le garder prisonnier dans son musée.

Ils quittèrent les lieux et montèrent dans le taxi.

— Merci de nous avoir attendus, dit machinalement Lisa.

Le chauffeur eut un petit rire en répondant.

— J’ai toute l’éternité devant moi, alors deux ou trois minutes de plus, ce n’est rien. Où allons-nous ? Un tour dans New York by night ?

— Non, au Madison Square Garden comme nous en avions l’intention au début.

— Vous voulez assister à la répétition, lança le chauffeur en accélérant. J’espère que ce sera mieux que l’an dernier, faut dire que je ne suis pas un fan d’opéra. Mais je me suis pratiquement endormi.

— Il est possible que cette année le concert soit annulé, dit Peter.

— Pourquoi ?

Pendant que Peter lui expliquait la situation, Lisa regarda par la vitre, c’était bien New York qu’elle voyait, mais un New York comme au ralenti, un New York de cinéma. Elle se souvint d’une vidéo d’un amateur qui avait filmé les rues et les avenues vides, pas de voitures, pas d’hommes et de femmes. Elle s’était demandée comment il avait pu la réaliser. Car pour elle, New York était synonyme de vie intense. La voix de Peter la tira de sa rêverie.

— Nous sommes arrivés.

Au moment où elle ouvrait la portière, Lisa vit Edgar Allan Poe quitter le Madison Square Garden. Soudain une idée traversa son esprit. Elle dit au chauffeur d’un ton sans réplique :

— Conduisez-nous au Dakota Building.

— Pas de problème, c’est vous les patrons.

Calendrier de l’avent : 19

Manhattan

30 Mai 2012

11 h 43 pm

Téléphone de la cabine
J’te présenterai ma frangine cocaïne
Viens becqueter dans ma cuisine
Tu goûteras à ma copine protéine
Si tu swingues dans le timing
T’auras droit aux multivitamines
New York, New York, New York…

Si tu es dans la détresse
J’te présenterai une gonzesse qui caresse
Qui t’fait cracher tes dollars
A peu près comme un tubard ses kleenex
Si t’es pas dans le tempo
Elle t’éponge, et puis ciao, ça presse
New York, New York, New York…

Bernard Lavilliers : Rock City

— Stop ! hurla soudain Lisa.

Le taxi pila brutalement,  derrière lui, personne pour klaxonner. Lisa sortit et resta un instant au milieu de la rue. Elle se trouvait à l’angle nord-est de la 7th Avenue et de la 33th Rue. Peter descendit à son tour et la rejoignit, il regarda dans la même direction et aperçut le Houdini Museum.

— Est-ce qu’Houdini fait partie des fantômes de New York ? demanda-t-elle.

— Je n’en sais rien, dit Peter. Je ne les connais pas tous. Nous devons être des millions. Pourquoi cette question ?

Lisa ne répondit pas. Elle traversa la rue, non sans avoir regardé machinalement à gauche et à droite et pénétra dans le musée suivie par Peter qui indiqua au chauffeur de les attendre. Les lieux étaient vides. Elle s’arrêta devant un cercueil d’où s’était évadé Harry Houdini en 1907, alors qu’il était menotté, après avoir répondu favorablement aux organisateurs du marathon de Boston. Il ne lui avait fallu que soixante-six minutes pour réaliser cet exploit.

Ils continuèrent de visiter les différentes pièces sans rencontrer âme qui rode. Ce musée était dédié à la gloire du plus grand des magiciens, comme il se proclamait. Lisa étudiait les habits, les affiches et une idée fit son chemin dans son esprit.

            — Lennon n’est pas mort, dit-elle devant le portait du célèbre magicien.

— Tu penses qu’il est toujours là, parmi nous ?

— Si je suis ta logique et celle de Charlie Parker, oui. Tu m’as dit qu’un fantôme ne pouvait pas mourir. Alors je pense plutôt à un enlèvement ou à une disparition volontaire.

— Des centaines de personnes étaient présentes dans la salle, et lui seul sur la scène. Il a disparu comme par enchantement.

— Les projecteurs ont détourné l’attention. Regarde ici, Houdini a été capable de s’évader, même enfermé dans un cercueil. Alors il a très bien pu faire disparaître Lennon. En plus sur la scène du Madison Square Garden, il doit exister des possibilités pour un magicien de truquer le plateau.

— Mais pour quel mobile ?

Calendrier de l’avent : 18

— Toi le premier.

Peter hésita avant de répondre.

— Ne me dis pas le contraire, continua Lisa, je le lis sur ton visage. Ce n’est pas une vie, si je puis dire.

— Tu as raison, nous avons tous des envies de suicide, mais cela nous est impossible, la mort, la vraie nous est inaccessible. Et c’est peut-être l’enfer ici, pas le purgatoire. Mais cela ne résout pas notre problème.

— Tu te trompes. Si John Lennon n’a pas été tué, on l’a enlevé ou alors il a disparu de lui-même. Retournons au Madison Square Garden. Je veux revoir les lieux, je suis sure que la solution s’y trouve.

Elle se leva et descendit les marches, Peter la rejoignit.

— On peut prendre un taxi ? demanda-t-elle, je n’ai pas envie de retourner dans le métro, cela me donne le cafard.

— Pas de problème, il y aura bien un chauffeur fantôme qui nous verra. Il faut attendre un peu plus que dans ton monde.

Un taxi s’arrêta au bout de deux minutes. Ils montèrent à l’arrière et Peter lui demanda de les conduire au Madison Square Garden.

— Pour le métro, je pense comprendre le fonctionnement, dit Lisa, vous prenez le même que pour les vivants, mais vous ne les voyez pas et eux non plus. Mais pour les taxis, je ne saisis  pas. Pourquoi des fantômes continuent à les conduire ?

— Parce qu’ils ne savent rien faire d’autre, répondit Peter, passer des heures assis sur un banc devant la statue de la Liberté, cela va un jour. Eux au moins ils ont un but : conduire des fantômes, discuter avec eux. Moi je n’ai rien, je passe mes journées à me promener. Les artistes, eux, sont peut-être ceux qui ont le plus de chance, ils peuvent continuer leur art.

— Ce n’est pas ce que pensait Charlie Parker.

— Disons que c’est l’idée que j’avais mais peut-être que c’est aussi dur pour eux.

Calendrier de l’avent : 16

SONY DSC

5

Manhattan

30 Mai 2012

10 h 32 pm

Puisqu’à l’heure où Broadway s’agite,
nous dansons sur le toit.
du 218 Adam Street.
Moi Robert, toi Lisa.

Qu’importe, New York, New York si ta voix porte.

Sur le pont de Brooklyn, ma petite amoureuse
défiait les buildings, comme une enfant teigneuse.

Alex Beaupain : Brooklyn Bridge

 

Ils quittèrent le Madison Square Garden et s’engouffrèrent dans Penn Station. Lisa remarqua que les couloirs étaient désespérément vides, parfois ils croisaient un homme et une femme, qui ne les regardaient pas. Ils arrivèrent sur le quai et attendirent la rame.

Lisa remarqua qu’elle ne sentait aucune odeur, comme si les lieux étaient totalement aseptisés.

Le métro arriva et ils montèrent. Lisa nota que la rame était inoccupée et en fut surprise. Jamais elle n’avait vu une rame de métro vide à New York, même à quatre heures du matin, car le métro fonctionnait vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Comme la ville, il ne s’arrêtait que lors des tempêtes, quand l’eau s’engouffrait dans les sous-sols.

Ils arrivèrent finalement à la station Chambers Street. Ils quittèrent la rame et la musique arriva jusqu’à eux. Ils la suivirent et débouchèrent dans une salle de la station où une centaine de personnes étaient présentes, entourant deux joueurs de saxo.

            — Celui de droite c’est Charlie Parker.

            Bird pensa Lisa en se souvenant du film que lui avait consacré Clint Eastwood.

            — Lui aussi mort à cause de la drogue en 1955 à New York. Et il est toujours là.

            — Et l’autre ?

            — Aucune idée, sans doute un amateur.

            Lisa s’installa contre le mur et écouta. Les deux musiciens rivalisaient de virtuosité. Elle remarqua que Charlie Parker ne cherchait pas à écraser son adversaire d’un jour, au contraire, il le mettait en valeur.

Le duel devint un véritable duo. Les deux musiciens se lâchaient complètement. Lisa savoura cet instant de pur bonheur. Encore une fois, elle comprit qu’elle ne pourrait jamais se débarrasser de la musique comme elle l’avait cru pendant des années.

            Ils terminèrent dans un final endiablé et les applaudissements crépitèrent. Charlie Parker serra très fort l’autre musicien contre lui et le félicita. Peter et Lisa allèrent à leur rencontre.

Calendrier de l’avent : 15

SONY DSC

— Une battle, deux musiciens ou deux chanteurs jouent chacun leur tour devant des admirateurs. C’est Charlie Parker qui a lancé cela. Un jour il a entendu un amateur jouer dans le métro. Il a sorti son saxo et l’a rejoint. Cela a donné des idées à d’autres. Il passe leur le temps. Tu sais, nos journées sont longues alors nous nous occupons comme nous pouvons.

Calendrier de l’avent : 14

SONY DSC

— Oui, répondit Peter. Il s’agit de la fille d’un de mes collègues, elle travaille au New York Police Department.

— Vous allez le retrouver ? demanda Marilyn en fixant Lisa d’un regard suppliant.

Lisa ne sut quoi dire, elle n’en revenait pas d’être face à la femme qui avait fait fantasmer des milliers d’hommes et qui, cinquante ans après sa mort, continuait d’être une des plus grandes actrices à la beauté fatale.

— Je l’espère, lâcha-elle d’une voix timide.

— Vous le devez, murmura Marilyn de sa voix douce. Il est si gentil, et c’est le meilleur musicien au monde.

— Qu’il crève ! Il n’a rien à faire à New York, c’est une saleté d’Anglais qui a dénaturé notre musique. Je suis morte trop tôt pour lui montrer de quoi j’étais capable.

La voix avait jailli dans le dos de Lisa ; elle se retourna et aperçut une femme noire, plutôt petite, avec de longs gants blancs qui cachaient ses avant-bras, vêtue d’une simple robe noire, et des gardénias décorant ses cheveux. Mais le plus frappant restait la haine qu’elle cracha à la figure de Marilyn Monroe :

— Et toi, repars à Los Angeles, ou à Hollywood. Ta place n’est pas à Manhattan. New York est la ville du jazz, pas de la soupe.

Peter prit la femme par le bras. Mais elle se débattit, donnant des coups de pieds en hurlant :

— Saleté de flics, vous m’avez pourri ma vie et vous continuez maintenant. Mais au moins, ici, vous ne pouvez pas me mettre en prison. Je suis libre.

            Le couple disparut dans le couloir, mais pas les cris de la femme qui maudissait toujours les musiciens anglais volant la vedette aux vrais chanteurs puis les flics new yorkais racistes.

  • Je vais poursuivre la répétition, si je peux, dit Marilyn. Et merci pour votre aide.

Lisa voulut lui demander qui était cette femme jalouse, mais déjà Marilyn lui tournait le dos. Elle la regarda se diriger vers la scène avec une pointe de jalousie. Elle essaya de faire le point sur la situation.

Elle laissa de côté les questions sur ce monde de fantômes, elle ne devait pas se laisser distraire par cet aspect du problème. Elle se doute qu’elle n’obtiendrait sans doute jamais les réponses à ses nombreuses questions. Elle devait se concentrer sur l’essentiel : retrouver John Lennon.

Elle marcha dans le couloir et regarda les affiches de tous les spectacles qui s’étaient déroulés au Madison Square Garden. Elle s’arrêta devant l’affiche du concert de John Lennon en 1972, celle d’Elvis, de Frank Sinatra, de Bob Dylan. Puis ce fut au tour des joueurs de l’équipe de basket-ball des Knicks ou des Rangers en hockey sur glace. Elle examina toutes ces stars qui avaient chanté, dansé, joué sur cette scène.

— Désolé, murmura Peter en revenant.

— C’était qui ? demanda Lisa, j’ai l’impression de la connaître.

— Billie Holiday.

— Lady Day ! La plus grande chanteuse de jazz. Je ne l’aurais jamais reconnue.

— Même chez les fantômes, trente ans de drogue et d’alcool, cela ne pardonne pas. Chaque année, elle rêve de chanter lors du spectacle, mais personne ne l’a prise. Tu as vu, elle est ingérable.

— Pourtant elle possédait une voix magnifique.

— Oui, malheureusement jusqu’au bout elle a connu la drogue. Elle a dit un jour qu’elle s’était laissée mourir pour ne pas retourner en prison. Elle a gagné, ici la prison n’existe pas, quoique nous sommes une immense prison. Nous ne pouvons pas sortir des limites de New York. Une fois que nous avons choisi notre lieu de purgatoire, nous ne pouvons pas le quitter.

— Elle pourrait être liée à la disparition de Lennon ?

— Possible, je t’ai parlé des noms que j’avais ? Ce sont des musiciens de jazz, il ne voulaient pas de concert avec un Anglais et une star de cinéma. Je sais à quelle station de métro ils font une battle.

— Une quoi ?

Calendrier de l’avennt : 13

SONY DSC

La voix rocailleuse avait jailli derrière Lisa qui se retourna aussitôt. Un jeune homme vêtu d’un T-shirt troué, orné d’une croix gammée, d’un jeans déchiré, s’avança dans l’allée en continuant de vociférer de plus belle. À ses côtés, une jeune fille totalement hystérique hurlait à l’unisson.

— Ouais, virez la vieille. Aux chiottes, place aux jeunes. Y en a marre de cette musique de ringards.

Des voix s’élevèrent sur les gradins pour faire taire le couple qui continua de plus belle, encouragé par les lazzis et les quolibets désobligeants qui pleuvaient sur eux.

— Tu peux commencer par eux, lâcha Peter. Sid et Nancy.

— Elle ne lui en veut pas de l’avoir tué ? dit Lisa, en se remémorant leur histoire.

Sid Vicious et Nancy Spungen. Un couple maudit. Après avoir quitté le groupe punk des Sex Pistols, Sid avait plongé dans l’héroïne, initié par Nancy. En octobre 1978, dans un des hôtels les plus réputés de New York : le Chelsea hotel qui avait vu Arthur C. Clarke écrire 2001 l’odyssée de l’espace, la police new-yorkaise avait découvert le corps sans vie de Nancy, poignardé. Un avocat bien rémunéré avait réussi à faire croire à une histoire de dealers. Sid avait été libéré, mais  avait encore plus sombré dans la drogue. Deux mois plus tard, il mourrait victime d’une overdose.

— Non, ils sont toujours ensemble, à se promener en hurlant dans New York. Si tu veux les interroger, je te souhaite du plaisir !

Lisa haussa les épaules et fixa les deux jeunes punks se diriger vers la scène sous le regard horrifié de Marilyn Monroe qui s’éclipsa. Plusieurs fantômes essayèrent de les arrêter, mais c’ »tait mission impossible. Sid Vicious arriva à ses fins, il s’installa face au public et chanta My way de sa voix éraillée sous les huées de l’immense majorité des participants. Seul un petit groupe d’une dizaine de personnes l’encouragea à poursuivre.

— Tu penses vraiment qu’ils répondront à un flic qui ne peut plus rien contre eux ? demanda Lisa. N’oublie pas, je ne peux pas les menacer, ils sont déjà morts. Non, je ne pense pas qu’ils aient tué Lennon.

— Pourtant quand il était vivant, Sid Vicious était connu par sa brutalité.

— Oui, mais pas pour son intelligence. Celui qui a tué Lennon est instruit. Si j’accepte ton hypothèse, il a trouvé un moyen radical pour éliminer les fantômes. Au fait, pas d’autres disparitions avant ou depuis ?

— Pas à ma connaissance.

— Allons voir les lieux du crime.

Peter l’amena sur la scène où Sid Vicious continuait à massacrer la chanson. Il lui montra où se tenait Lennon, puis lui désigna au plafond l’endroit où se trouvaient les deux projecteurs.

— Bon, essaye de savoir si d’autres musiciens étaient contre le choix de Lennon pendant que je regarde une dernière fois au cas où j’aurais manqué un détail important.

Lisa examina minutieusement l’endroit, mais ne trouva rien d’intéressant et elle n’avait pas les moyens techniques pour relever des indices. De plus les fantômes ne laissaient pas de traces. Elle comprit qu’elle faisait fausse route. Elle pouvait envoyer la technologie aux oubliettes, elle devait retrouver son instinct de flic. C’est tout ce qui lui restait. Seulement elle ne voyait pas comment elle pourrait résoudre cette affaire en si peu de temps.

— J’ai trouvé quelques noms, dit Peter en la rejoignant.

— Ils sont dans la salle ?

— Non, dans le métro.

— Tant mieux, quittons cet endroit. Je ne supporte plus de l’entendre éructer. S’il n’était pas mort, je crois que je l’aurais étranglé de mes propres mains.

Peter l’entraîna dans les coulisses pour éviter de passer par la salle. Ils croisèrent plusieurs personnes qui saluèrent Peter de la tête, quand une voix suave se fit entendre derrière eux.

— Monsieur Mohogan, attendez une seconde.

Ils se retournèrent. Marilyn marchait dans leur direction avec de petits pas à cause de sa robe lui collant au corps.

— C’est la dame qui vient du monde des vivants ? demanda-t-elle en souriant à Lisa.