Archives de catégorie : Livres sur New York

Calendrier de l’avent : 21

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Peter fixa Lisa et lui demanda :

— Pourquoi là-bas ?

— Une idée. Je t’expliquerai en arrivant.

— Attends, si je te suis, tu veux voir l’appartement où vivait John Lennon ?

— Tu as lu la nouvelle de Poe où tout le monde cherche une lettre compromettante ?

— Non. Cela ne me dit rien. Mais tu sais… la lecture et moi…

— Des personnes cherchaient une lettre qui devait être dissimulée dans un appartement. Ils ont tout fouillé, tout sondé, mais rien. Arrive le détective, qui raisonne différemment et comprend que la lettre n’a pas été cachée, mais au contraire bien mise en évidence par le coupable. Et il la découvre, froissée, avec une autre écriture et pliée à l’envers. Elle était bien en vue et les policiers ont pensé qu’elle n’avait aucune valeur.

— Tu crois que John Lennon se trouve là ?

— Je n’en sais rien, je cherche. Et le temps joue contre nous, alors autant bouger et suivre toutes les pistes.

Calendrier de l’avent : 20

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— Là, tu m’en demandes trop, il faudrait trouver Houdini, s’il est bien dans cette ville et nous lui poserons la question. Seulement moi, je ne peux rien. Toi seul peux le retrouver.

Peter eut un petit rire.

— Les fantômes n’apparaissent pas sur les caméras vidéo, et je ne me vois pas lancer un appel pour le retrouver. Je n’ai même pas de radio, rien, nous sommes tous les deux.

Lisa regarda sa montre. Il était bientôt minuit. Le soleil se lèverait dans à peu près six heures. Quelques heures pour retrouver le magicien qui pouvait se cacher n’importe où dans New York.

— Si on n’y arrive pas, ce n’est pas grave, dit Peter, au moins nous savons que nous sommes toujours immortels. Si Lennon a disparu ou s’il a été kidnappé, c’est notre problème, au moins je suis rassuré. Si jamais on peut laisser tomber cette enquête et profiter des heures qui nous restent pour se promener et discuter avant que je te ramène au point de départ.

Lisa hésita et finit par lâcher :

— Non, maintenant que je suis lancée, j’irai jusqu’au bout pour trouver la solution.

— Tu es vraiment comme ton père, un vrai pitbull qui ne lâche rien.

— Oui, j’aimerais connaître le fin mot de cette histoire. Tu ne sais vraiment pas comment on pourrait mettre la main sur Houdini ?

— Franchement, non.

— Commençons par fouiller ce musée, il existe peut-être une pièce cachée ou un passage secret, cela lui ressemblerait.

Ils eurent beau regarder dans tous les coins, sonder les cloisons, ouvrir toutes les armoires, ils ne trouvèrent aucune cachette, aucun indice. Mais Lisa ne fut pas étonnée, un magicien ne divulguait jamais ses tours. Et toujours aucune présence de fantôme.

— C’est amusant, dit Lisa, je viens de lire que toute sa vie Houdini a poursuivi les spirites, qu’il traitait d’escrocs. Il ne croyait pas que les morts pouvaient revenir parler aux vivants. Cela a dû lui faire drôle de se retrouver dans ce monde.

— Il avait raison, nous ne pouvons avoir aucun contact avec vous. Sauf pendant ce Manhattanhenge. Et encore, une seule personne à la fois.

— Nous ne trouverons rien ici, lâcha Lisa d’un ton fataliste. De toute façon, si Houdini a enlevé Lennon, il ne va pas le garder prisonnier dans son musée.

Ils quittèrent les lieux et montèrent dans le taxi.

— Merci de nous avoir attendus, dit machinalement Lisa.

Le chauffeur eut un petit rire en répondant.

— J’ai toute l’éternité devant moi, alors deux ou trois minutes de plus, ce n’est rien. Où allons-nous ? Un tour dans New York by night ?

— Non, au Madison Square Garden comme nous en avions l’intention au début.

— Vous voulez assister à la répétition, lança le chauffeur en accélérant. J’espère que ce sera mieux que l’an dernier, faut dire que je ne suis pas un fan d’opéra. Mais je me suis pratiquement endormi.

— Il est possible que cette année le concert soit annulé, dit Peter.

— Pourquoi ?

Pendant que Peter lui expliquait la situation, Lisa regarda par la vitre, c’était bien New York qu’elle voyait, mais un New York comme au ralenti, un New York de cinéma. Elle se souvint d’une vidéo d’un amateur qui avait filmé les rues et les avenues vides, pas de voitures, pas d’hommes et de femmes. Elle s’était demandée comment il avait pu la réaliser. Car pour elle, New York était synonyme de vie intense. La voix de Peter la tira de sa rêverie.

— Nous sommes arrivés.

Au moment où elle ouvrait la portière, Lisa vit Edgar Allan Poe quitter le Madison Square Garden. Soudain une idée traversa son esprit. Elle dit au chauffeur d’un ton sans réplique :

— Conduisez-nous au Dakota Building.

— Pas de problème, c’est vous les patrons.

Calendrier de l’avent : 19

Manhattan

30 Mai 2012

11 h 43 pm

Téléphone de la cabine
J’te présenterai ma frangine cocaïne
Viens becqueter dans ma cuisine
Tu goûteras à ma copine protéine
Si tu swingues dans le timing
T’auras droit aux multivitamines
New York, New York, New York…

Si tu es dans la détresse
J’te présenterai une gonzesse qui caresse
Qui t’fait cracher tes dollars
A peu près comme un tubard ses kleenex
Si t’es pas dans le tempo
Elle t’éponge, et puis ciao, ça presse
New York, New York, New York…

Bernard Lavilliers : Rock City

— Stop ! hurla soudain Lisa.

Le taxi pila brutalement,  derrière lui, personne pour klaxonner. Lisa sortit et resta un instant au milieu de la rue. Elle se trouvait à l’angle nord-est de la 7th Avenue et de la 33th Rue. Peter descendit à son tour et la rejoignit, il regarda dans la même direction et aperçut le Houdini Museum.

— Est-ce qu’Houdini fait partie des fantômes de New York ? demanda-t-elle.

— Je n’en sais rien, dit Peter. Je ne les connais pas tous. Nous devons être des millions. Pourquoi cette question ?

Lisa ne répondit pas. Elle traversa la rue, non sans avoir regardé machinalement à gauche et à droite et pénétra dans le musée suivie par Peter qui indiqua au chauffeur de les attendre. Les lieux étaient vides. Elle s’arrêta devant un cercueil d’où s’était évadé Harry Houdini en 1907, alors qu’il était menotté, après avoir répondu favorablement aux organisateurs du marathon de Boston. Il ne lui avait fallu que soixante-six minutes pour réaliser cet exploit.

Ils continuèrent de visiter les différentes pièces sans rencontrer âme qui rode. Ce musée était dédié à la gloire du plus grand des magiciens, comme il se proclamait. Lisa étudiait les habits, les affiches et une idée fit son chemin dans son esprit.

            — Lennon n’est pas mort, dit-elle devant le portait du célèbre magicien.

— Tu penses qu’il est toujours là, parmi nous ?

— Si je suis ta logique et celle de Charlie Parker, oui. Tu m’as dit qu’un fantôme ne pouvait pas mourir. Alors je pense plutôt à un enlèvement ou à une disparition volontaire.

— Des centaines de personnes étaient présentes dans la salle, et lui seul sur la scène. Il a disparu comme par enchantement.

— Les projecteurs ont détourné l’attention. Regarde ici, Houdini a été capable de s’évader, même enfermé dans un cercueil. Alors il a très bien pu faire disparaître Lennon. En plus sur la scène du Madison Square Garden, il doit exister des possibilités pour un magicien de truquer le plateau.

— Mais pour quel mobile ?

Calendrier de l’avent : 18

— Toi le premier.

Peter hésita avant de répondre.

— Ne me dis pas le contraire, continua Lisa, je le lis sur ton visage. Ce n’est pas une vie, si je puis dire.

— Tu as raison, nous avons tous des envies de suicide, mais cela nous est impossible, la mort, la vraie nous est inaccessible. Et c’est peut-être l’enfer ici, pas le purgatoire. Mais cela ne résout pas notre problème.

— Tu te trompes. Si John Lennon n’a pas été tué, on l’a enlevé ou alors il a disparu de lui-même. Retournons au Madison Square Garden. Je veux revoir les lieux, je suis sure que la solution s’y trouve.

Elle se leva et descendit les marches, Peter la rejoignit.

— On peut prendre un taxi ? demanda-t-elle, je n’ai pas envie de retourner dans le métro, cela me donne le cafard.

— Pas de problème, il y aura bien un chauffeur fantôme qui nous verra. Il faut attendre un peu plus que dans ton monde.

Un taxi s’arrêta au bout de deux minutes. Ils montèrent à l’arrière et Peter lui demanda de les conduire au Madison Square Garden.

— Pour le métro, je pense comprendre le fonctionnement, dit Lisa, vous prenez le même que pour les vivants, mais vous ne les voyez pas et eux non plus. Mais pour les taxis, je ne saisis  pas. Pourquoi des fantômes continuent à les conduire ?

— Parce qu’ils ne savent rien faire d’autre, répondit Peter, passer des heures assis sur un banc devant la statue de la Liberté, cela va un jour. Eux au moins ils ont un but : conduire des fantômes, discuter avec eux. Moi je n’ai rien, je passe mes journées à me promener. Les artistes, eux, sont peut-être ceux qui ont le plus de chance, ils peuvent continuer leur art.

— Ce n’est pas ce que pensait Charlie Parker.

— Disons que c’est l’idée que j’avais mais peut-être que c’est aussi dur pour eux.

Calendrier de l’avent : 17

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— Bonjour, dit Lisa, superbe prestation, j’aurais bien aimé vous accompagner, mais je ne joue que du piano.

            Les deux hommes la regardèrent d’un air étonné.

            — Vous n’êtes pas morte ? lâcha Charlie Parker.

            — Non, je suis vivante, mais je joue bien du piano.

            — Que faites-vous là ? Vous n’êtes pas venue m’écouter uniquement pour le plaisir.

            — Non, répondit Lisa en le regardant droit dans les yeux. Je suis dans votre monde pour retrouver John Lennon, pour qu’il puisse donner son spectacle.

            Un petit sourire ironique apparut sur le visage de Charlie Parker.

            — C’est moi qui l’ai fait venir, dit Peter, ce n’est pas tous les jours qu’un fantôme disparaît de cette façon. Nous devons savoir ce qui est arrivé à Lennon.

            — Et vous pensez que je suis, nous sommes, nous les jazzmen, responsables.

            — L’idée m’est venue, répliqua Lisa d’un ton sec en retrouvant ses réflexes de policière. A vous de me prouver mon erreur.

            — Des noirs qui enlèvent un musicien blanc par jalousie ? lâcha Charlie Parker. Les policiers ne changeront jamais. Après moi, vous irez voir les rappeurs, encore des noirs, toujours les noirs.

            — Tu te trompes, dit Peter, blanc ou noir, peu importe. Ce qui est grave, c’est la disparition d’un des nôtres. Imagine que ce ne soit qu’un début, que nous nous volatilisions les uns après les autres.

            — Et bien tant mieux, j’approuverais. Si quelqu’un possède ce pouvoir, alors qu’il commence par moi. J’en ai assez d’être dans cette ville. Que j’aille en enfer m’importe peu, mais ici je n’en peux plus. Alors non, je n’ai pas fait disparaître Lennon. Si j’en avais eu la possibilité, j’aurais commencé par moi. En plus, je l’aime bien ce mec, il a de bonnes idées de chansons et il est sympa. Vous pouvez aller voir ailleurs. Je n’y suis pour rien.

            Lisa se tourna vers l’autre saxophoniste qui leva les mains au ciel en brandissant son instrument.

            — Pareil. Vous pouvez me croire. Je n’ai rien contre John, au contraire je devais jouer avec lui lors du concert. Imaginez moi sur la scène du Madison Square Garden, mon rêve.

            Lisa hésita un instant, elle regarda les deux hommes et leur dit :

            — Vous n’auriez aucune idée sur cette disparition ?

            Les deux saxophonistes hochèrent négativement la tête.

            — Je vous remercie, lâcha-t-elle un peu dépitée.

            Alors qu’elle se retournait, Charlie Parker lui lança :

            — Si jamais on se retrouve ici, je ferais un bœuf avec vous, et on trouvera un piano.

            Lisa lui répondit avec un sourire :

            — J’espère que ce sera le plus tard possible.

            Un grand rire accompagna Lisa et Peter dans le couloir.

  • Nous sommes revenus à notre point de départ, dit Peter, et le temps tourne.

Lisa avançait, les traits tirés. Elle se dirigea vers les escaliers qui menaient à l’air libre. Ils sortirent dans le quartier de Wall Street. Peter n’osait pas parler, il voyait que Lisa réfléchissait et il ne voulait pas interrompre ses pensées.

Finalement, ils arrivèrent devant la statue de George Washington et s’assirent sur les marches.

— Quelque chose m’échappe, j’ai l’impression de faire fausse route depuis le début, lâcha-t-elle soudain.

— Je suis désolé mais je ne peux pas t’aider plus. Je pensais qu’il s’agissait d’une rivalité entre musiciens. Tu crois que Sid, Charlie et les autres sont innocents ?

— Oui, Charlie a mis le doigt sur un point essentiel : si l’un d’eux avait trouvé le moyen de tuer un fantôme, il se serait suicidé.

Elle se tourna vers Peter, le regarda droit dans les yeux et dit :

Beautiful Boy : un grand roman sur New York et sur John Lennon !!

Pour lire l’article : Beautiful Boy : un grand roman sur New York et sur John Lennon !! – Baz’art : Des films, des livres… (baz-art.org)

.. Il y a un an, tu étais mourant sur un lit d’hôpital infect, à cause du palu,. Et maintenant, regarde ! Je t’ai saupoudré de poussière de Beatles »

Aujourd’hui, 8 décembre 2020,  cela fait tout juste  quarante ans  que John Lennon a été assassiné à l’âge de 40 ans, au pied du fameux Dakota Building qui sert de décor au roman  « Beautiful Boy”  en hommage à  la chanson de Lennon qui donne son titre au livre de Tom Barbash . Dans ce New York de la fin des années 70, début des années 80, le Dakota Bulding est un immeuble réputé pour sa facade sublime et pour avoir été entre autres stars notoires,  la résidence de John Lennon et Yoko Ono.  
John Lennon, irradie le livre de sa présence.mais les personnages principaux sont un père et son fils de la famille Winter, Buddy, ancien présentateur de talk show qui se remet  à peine d’une dépression nerveuse et le fils Anton, revenu malade du paludisme  d’une expédition en Afrique..Buddy aimerait revenir sur le devant de la scene en y invitant John Lennon et demande de l’aide à son fils de l’aider à remonter sur scène et de, retrouver les plateaux.

Ce joli roman permet de revivre cette année 1980 comme si on y était  dans une atmosphère faussement légère aux côtés de quelques New Yorkais privilégiés et célèbres.

Grâce à un sens aigu du dialogue et du détail, Tom Barbash, avec la jolie complicité  de la traductrice Hélène Fournier, nous raconte cette famille aisée de l’intelligentsia américaine.

“Beautiful Boy” est un grand roman sur New York, sur la relation père-fils, sur ce début des années 80 de tous les possibles,  sur les dérives de la célébrité avec une galerie de personnages à la fois terriblement humains et profondément attachants .  Et puis, least but non last, cela nous donne envie de réécouter du Lennon, détail non négligeable ! 

Beautiful boy, Tom Barbash, Hélène Fournier, Albin Michel,septembre 2020.

Calendrier de l’avent : 7

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Lentement, comme une star qui se sait attendue par ses fans, le soleil avança à son rythme entre la rangée de gratte-ciel. Tout autour de lui, le ciel orangé l’entourait. Insensible au charme du spectacle, un policier hurla à un groupe qui squattait sur la rue :

— Dégagez ou je vous embarque !

Ils prirent encore quelques photos avant de revenir sur le trottoir. Lisa savait que le policier aurait mis sa menace à exécution si les curieux n’avaient pas obéi.

Enfin le soleil arriva au milieu de la rue.

Lisa le regarda et fut éblouie. Elle mit la main devant ses yeux et tituba légèrement. Elle réussit à s’appuyer contre le mur d’un immeuble. Quand elle ouvrit les yeux, tout était noir autour d’elle.

Elle faillit hurler qu’elle était aveugle, mais elle calma les battements de son cœur qui s’affolait et referma les paupières. Elle les rouvrit. La couleur orange avait remplacé l’obscurité et, petit à petit, la vue lui revint. Elle remarqua qu’il y avait moins de monde qu’avant son éblouissement. La foule s’était clairsemée et le soleil avait disparu de la rue. Les amateurs de sensations avaient quitté les lieux. Son malaise semblait avoir durer plusieurs minutes alors que pour elle, il s’était produit juste quelques secondes avant. Elle regarda sa montre qui lui confirma que son étourdissement avait duré moins d’une minute. Et pourtant la foule avait nettement diminué.

Elle attendit que son cœur reprenne un rythme normal avant de se décider à gagner le bar. Maintenant Elle était en retard.

— Bonjour Lisa.

La jeune femme se retourna brusquement, surprise d’être ainsi abordée dans ce quartier.

— Peter, mais que fais-tu ici ?

Elle s’arrêta soudain, consciente de l’incongruité de sa question. Peter Monoghan était décédé trois ans plus tôt d’un cancer généralisé dû au surmenage, à l’alcool et surtout à l’abus de cigarettes. Et il se trouvait face à elle, vêtu du costume bleu que Lisa lui avait toujours connu. Ses épaules étaient plus voûtées, son visage plus pâle que dans ses souvenirs. Il lui souriait.

— Tu es resplendissante, comme toujours.

Lisa chercha les mots, mais n’en trouva aucun. Peter leva la main et un taxi s’arrêta aussitôt. Il ouvrit la portière et indiqua l’intérieur du véhicule à Lisa. Celle-ci s’assit, toujours incapable de parler.

— Je vous amène où ? lança le chauffeur avec un large sourire.

Lisa fut surprise de voir un visage blanc, cela faisait des années qu’elle n’avait pas pris un taxi conduit par un blanc.

— Au Madison Square Garden, dit Peter.

— C’est parti, lança l’homme en se retournant.

Calendrier de l’avent : 3

Lisa était entrée dans la police par nécessité. La fibre et la vocation ne l’avaient jamais habitée. Pourtant elle descendait d’une longue lignée de policiers. Un de ses ancêtres avait débarqué à Staten Island à la fin du XIX° siècle. Il avait trouvé une place au sein de la police new-yorkaise grâce à un cousin irlandais, puis son grand-père et son père avaient suivi la même voie. Un chemin qu’elle n’avait jamais envisagé. Non, à partir l’âge de neuf ans, son rêve avait été la musique, depuis le jour où sa mère l’avait inscrite à des cours de piano.
Pendant une dizaine d’années, elle avait continué l’apprentissage de cet instrument, puis avait suivi des leçons de chant, tout en poursuivant ses études et en jouant tous les dimanches sur l’harmonium de l’église.
À vingt ans, elle avait postulé pour la prestigieuse Julliard School, une école privée du spectacle située au cœur de New York, dont la réputation dépassait les frontières des États-Unis. Elle avait été prise après une audition et ce fût le plus beau jour de sa vie. Malheureusement, dans la semaine suivante arriva le plus terrible jour de sa vie.
Une petite frappe, défoncée au crack, avait poignardé à mort son père, un policier passionné, alors que celui-ci venait de l’arrêter après un sordide braquage. Ce drogué avait mis fin à sa carrière de musicienne et de chanteuse. Fille unique, elle s’était retrouvée avec sa mère qui n’avait jamais travaillé, à devoir assumer le prêt de la maison, les cotisations d’assurance-maladie et tout le reste.
L’argent demeurait toujours le nerf de New York et de tous les Américains. Sans lui, la vie vous rejetait sans ménagement. Sans lui, les portes de la Julliard School s’étaient définitivement fermées devant elle. Son père l’avait toujours encouragée dans cette voie et l’avait poussée dans son ambition d’entrer dans le monde de la musique. Il avait économisé pour lui payer ses études, mais du jour au lendemain, la vie de Lisa s’était écroulée. Elle avait dû trouver un emploi pour manger.
Heureusement, des amis de son père avaient réussi à la faire entrer dans la police. Ce n’était pas très glorieux, mais elle n’avait pas refusé cette aide.
Elle avait commencé au bas de l’échelle, à la circulation, puis, petit à petit, elle était montée en grade par concours, revancharde face à la vie, pour arriver au grade de Lieutenant.
Au début, son métier demeurait pour elle purement alimentaire : terminer de payer la maison de sa mère, puis son loyer à elle. Mais au fil des ans, elle s’était laissée prendre à son travail pour devenir une vraie flic qui ne lâchait aucune de ses enquêtes. Dans son commissariat, ses supérieurs la considéraient comme la plus teigneuse.
Le plus dur restait de côtoyer la mort. Elle ne s’y était jamais habituée et ne s’y habituerait jamais. Les autres policiers regardaient la mort avec dédain, pas elle. Et chacun des cadavres qui avait jonché sa carrière continuait de l’accompagner dans sa vie de tous les jours. Pour l’instant sa santé mentale tenait, mais elle avait peur de sombrer dans l’alcoolisme comme de nombreux collègues.
Au fil des ans, sa passion de la musique s’était diluée pour devenir un vague souvenir. Elle avait définitivement tiré une croix sur ses ambitions artistiques. Parfois, elle éprouvait des regrets, d’avoir manqué sa vocation.
Elle s’était mariée avec un policier, mais encore une fois le travail avait brisé le couple. Les papiers du divorce n’avaient été qu’une pure formalité. Ils s’étaient séparés bons amis et se revoyaient de temps en temps. Depuis cinq ans, elle vivait seule dans un appartement de Chelsea qu’elle louait une petite fortune, mais elle ne voulait pas quitter Manhattan. Parfois un homme passait un jour ou deux dans son lit, guère plus. Ensuite, elle replongeait dans les enquêtes qui étaient devenues sa vie.
Et puis il y avait tout juste un an, pour son trente-troisième anniversaire, sa mère l’avait invitée dans un restaurant de Little Italy. À la fin du repas, elle s’était levée, lui avait pris la main pour l’entraîner devant un piano droit qui trônait dans un coin de la salle. Elle avait lancé un : joyeux anniversaire, il est à toi, c’est ton cadeau.
Lisa avait failli rire devant l’incongruité du présent, mais elle s’était retenue en voyant les larmes couler sur les joues de sa mère. Elle s’était assise devant le piano. Pendant un instant, l’idée de se lever, de quitter le restaurant l’avait effleurée, mais elle l’avait abandonnée car sa mère avait dû économiser dollar après dollar pendant toutes ces années pour lui offrir ce piano. Elle avait ravalé sa rage, soulevé le couvercle.

Calendrier de l’avent : 2

Lisa réajusta les écouteurs de son iPhone sur ses oreilles et fredonna les paroles de la chanson de Willie Nile : Streets of New York.
Deux joggeuses la dépassèrent en courant tandis qu’un groupe de cadres buvaient leur café en marchant d’un pas rapide vers leur banque tout en discutant sur le cours du Dow Jones. Elle entra dans le Starbuck, éteignit son portable et attendit patiemment son tour comme tout New-Yorkais. Jamais il ne lui serait venu l’idée de prendre la place d’un autre.
Elle commanda un double expresso et, quand elle fut servie, elle s’assit sur un tabouret devant la vitre donnant sur l’avenue. Elle appuya sur play, puis rajouta du sucre dans sa tasse. Son son regard se perdit dans la rue.
Sa journée de travail s’achevait, elle pouvait souffler avant d’attaquer la suivante, totalement différente. Willie Nile laissa place à Harry Belafonte et son New York Taxi. Et pour répondre à la chanson, toute une vague de taxis jaune passa devant elle en file ininterrompue, comme si les rues de New York leur appartenaient et qu’ils avaient chassé tous les véhicules. Les taxis, un autre des symboles forts de New York.
Lisa dégusta son café, et huma l’odeur qui régnait dans le Starbuck. Elle savoura cet instant de tranquillité qu’elle s’accordait, un moment rare dans sa vie de folie. Elle regarda sa montre, vingt heures trois, encore trente minutes avant d’attaquer sa seconde journée, trente minutes de calme.
Elle but une nouvelle gorgée, ferma les yeux et les rouvrit aussitôt en sursautant. Elle renversa du café sur la table. Le corps nu d’une jeune femme venait de s’imprégner dans son esprit. Elle essaya de chasser cette vision, mais rien n’y fit. Elle pensa au match de basket auquel elle avait assisté la veille, sans résultat. Elle ferma à nouveau les yeux, et se concentra sur la voix chaude de Belafonte en imaginant tous les taxis de New York roulant dans les immenses avenues. La chanson n’était plus qu’un lointain murmure et les taxis n’existaient plus pour elle. Le visage tuméfié de la jeune femme demeurait gravé dans son cerveau.
Lisa comprit qu’elle ne s’en débarrasserait aussi facilement. Quatorze années dans la police new-yorkaise, cela laissait des traces indélébiles. Quatorze années à voir des cadavres, et elle ne s’y habituait toujours pas. Sans parler des interrogatoires des criminels, violeurs et autres monstres engendrés par la ville. Quatorze années sans véritable répit, à toujours combattre le crime, sans espoir de gagner la partie.
Avec la pression de la hiérarchie et des politiques pour qui New York devait être une métropole sûre. Une ville où les touristes pourraient se promener la nuit dans le métro sans risquer une agression. La police était presque arrivée à ce résultat. Le crime avait quitté en grande partie le quartier de Manhattan pour se réfugier dans les autres boroughs. Le maire était content de sa politique sécuritaire et maintenant il pouvait s’attaquer au danger des boissons gazeuses et à l’obésité. Un fléau autrement plus difficile à éradiquer que la mafia.
Et pourtant des assassinats se déroulaient toujours dans la Grosse Pomme, comme celui commis la veille et dont l’enquête lui avait été confiée. Une femme d’une vingtaine d’années, belle, blonde, sans doute originaire d’Europe de l’Est, sûrement une prostituée, avait été sauvagement tuée.
Vu la violence des coups portés sur le visage et sur le corps, Lisa avait d’abord parié pour un mac pas satisfait de la recette. Seulement, sur le ventre de la femme étaient peints de façon abstraite deux immeubles côte à côte avec, juste au-dessous des seins : un soleil. Et, au centre de l’astre, un point rouge où le tueur avait frappé.
Lisa ne savait pas si le dessin se trouvait là avant le meurtre ou s’il était l’œuvre de l’assassin. Selon la réponse à cette question, son enquête pouvait prendre des tournures différentes. Elle attendait les résultats de l’autopsie que devaient lui communiquer le lendemain matin ses collègues. Ensuite, elle savait qu’elle devrait plonger dans le monde glauque de la prostitution ou pire, dans le cerveau d’un malade.
Mais ce soir, elle ne voulait plus penser à la jeune fille ni à son meurtrier. Cela serait dur, mais elle devait y arriver.

calendrier de l’avent : 1

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Comme promis voilà mon modeste calendrier de l’avent.

A partir de l’ouvrage Manhattan Ghost de Mickaël Laguere & Phiippe Ward

pour avoir une idée : Manhattan Ghost (riviereblanche.com)

pour voir l’avis de lecteurs : Manhattan Ghost – Philippe Ward – Babelio

La première photo de Mockaël

et le débur de l’histoire

1

Manhattan

30 Mai

08 h 25 PM

The streets of New York
A maze made of iron and stone.
A labyrinth complete,

With edges that cut through the bone.

Les rues de New York,

Un dédale de fer et de pierre.

Un labyrinthe complet,

Aux bords coupants jusqu’à l’os.

They come by the millions,
The hipster, the prince and the clown.
They come ‘cause they know that
Something’s going down…
On the streets of New York.

Ils viennent par millions,

Le hipster, le prince et le clown.

Ils viennent parce qu’ils savent que

Quelque chose descend…

Dans les rues de New York.

Willie Nile : Streets of New York

On the streets of New York

Les rues de New York, Lisa Kilpatrick les connaissait par cœur. Elle était une pure New-Yorkaise ; née trente-quatre ans plus tôt au Lenox Hill Hospital, au cœur de l’Upper East Side, elle avait toujours vécu dans cette ville. Ses seules infidélités avaient été des voyages scolaires à Washington, Boston ou Providence et un voyage de noces à Las Vegas. Voyage qui ne lui avait pas porté bonheur, car elle avait divorcé deux ans plus tard, pour diverses raisons.

Vêtue d’un jean et d’un blouson en cuir noir, Lisa sortit de la bouche de métro au coin de la 14th Rue. Elle marcha d’un pas rapide vers le Starbuck situé un peu plus loin sur la 8th Avenue.

Malgré son mètre soixante-dix-neuf et sa longue chevelure rousse, héritage de ses ancêtres irlandais, elle passait inaperçue dans New York. Personne ne se retournait sur son passage pour la regarder comme un animal curieux. Les New-yorkais étaient trop pressées pour prêter attention aux autres.

Lisa adorait le caractère bien trempé de cette ville qui, et ce n’était pas une légende, ne dormait jamais. Lisa l’aimait, malgré cet individualisme et cette quête effrénée du billet vert. New York bougeait vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept et trois cent soixante-cinq jours par an, un véritable mouvement perpétuel.